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 Le toucher
Le toucher - chapitre I . Le toucher - chapitre II  . Le toucher - chapitre III . Le toucher - chapitre IV et V .  Le toucher - appendice A
 Tome II - Chapitre IV images/logoPdf8k.jpg 11  pages
Les notes de bas de page ont été incluses dans le texte. 
NDA = note de l'auteur, en 1935 ; NDÉ : note de l'éditeur, en 1964
« Le bain. - L'opposition du christianisne primitif au culte de la peau. - Son culte de la saleté personnelle. - Les raisons justificatives de cette attitude. - La tendance universelle à l'association entre la propreté extrême et la licence sexuelle. - L'immoralité associée aux bains publics en Europe jusqu'aux temps modernes.
L'hygiène de la peau, ainsi que son culte spécial, consiste dans les bains. Comme on sait, le bain a atteint chez les Romains un degré de développement qu'il n'a jamais atteint avant ni après, en tout cas pas en Europe. Le touriste moderne n'emporte de Rome aucun souvenir plus impressionnant que celui des bains de Caracalla. 
Dès l'avènement du christianisme, le culte de la peau et même son hygiène ne sont jamais arrivés à un tel degré d'exaltation générale et incontestée. 
L'Église a tué le bain. Saint Jérôme nous raconte avec approbation que sainte Paule, quand elle découvrait qu'une de ses nonnes était trop soigneuse à cet égard, le lui reprochait sévèrement, en disant que « la pureté du corps et de ses vêtements signifie l'impureté de l'âme.» (SaintJérôme, Ad Eustochiam virginem). Un moine moderne du mont Athos déclarait : « Un homme doit vivre dans la saleté comme dans une cotte de mailles, afin que son âme puisse séjourner dedans avec d'autant plus de sécurité. » 
Notre connaissance des bains des Romains est surtout due à Pompéi. Dans cette petite ville, on a déblayé trois bains publics, dont deux à l'usage des hommes et des femmes, tandis que probablement les femmes avaient la permission de se servir parfois du troisième établissement aussi. En outre on a trouvé au moins trois maisons pour des baigneurs payants, dont une à l'usage exclusif des femmes, et une douzaine de maisons contiennent des bains complets qui servaient aux familles habitant ces maisons. Même dans une petite ferme de Boscoreale, à deux lieues de Pompéi, il y avait une suite de salles de bains. Ajoutons que la ville était bien pourvue d'eau. Toutes les maisons, sauf les plus pauvres, possédaient des jets d'eau et certaines maisons en avaient une douzaine. (Mau, Pompéi, chap. XXVI-XXVIII. )
L'Église, en prenant la succession de la Rome impériale, en adopta plusieurs méthodes. Mais on ne peut se figurer un contraste plus grand que celui qui existe entre l'attitude du paganisme et l'attitude du christianisme vis-à-vis du bain. Les Constitutions Apostoliques du siècle (Libid. 1, chap. Vlll. 4.) recommandèrent aux femmes de ne se laver pas trop, ni trop souvent, et sous aucun prétexte chaque jour. Lorsque l'Église obtint le pouvoir temporel, les bains pour hommes furent séparés complètement des bains pour femmes. Justinien ordonna expressément que les femmes ne devraient pas prendre leur bain avec les hommes ni même avec les enfants. (Sur l'attitude des premiers ascètes chrétiens à cct égard, je puis renvoyer le lecteur à un passage intéressant de Lecky, History of European morals, t. Il, pp. 1 07- 11 2 ; on y trouve réunis nombre d'exemples très instructifs; plusieurs des premiers saints les plus éminents ont cultivé la malpropreté personnelle, délibérément (N. D. A.).).
Au Moyen Age, lorsque les excès des premiers grands ascètes eurent cessé et que le monachisme eut été réglementé, les moines prirent généralement deux bains par an, étant en bonne santé ; pendant les maladies, on pouvait en prendre aussi souvent que nécessaire. Les règles de Cluny ne permettaient que trois serviettes de toilette pour la communauté entière : l'une pour les novices, une pour les profès, une pour les frères lais.
À la fin du XIIe siècle, Mme de Mazarin, qui s'était retirée dans un couvent de Visitandines, désira un jour laver les pieds, mais cette idée mit l'établissement tout entier en émoi, et la chose lui fut nettement refusée. 
En 1760, le Dominicain Richard écrit qu'en soi-même le bain est permis, mais qu'il faut le prendre uniquement par nécessité, et non pas pour le plaisir. L'Église enseignait, et la lecon est toujours encore inculquée dans les écoles des couvents, que c'est un péché d'exposer le corps même à ses propres regards, et il n'est pas surprenant que plusieurs saintes personnes se soient vantées de ne s'être jamais lavé les mains (La plupart de ces faits sont empruntés à A. Franklin, Les Soins de Toilette, un volume de la série La Vie privée d'autrefois, oùon trouve d'autres détails. Cf. aussi P. Dufour, Hist. de la prositution, t. Il, chap. XVIII.)
En Italie, au XVI° siècle - pays d'élégance extrême, supérieure même à celle de la France - les conditions étaient les mêmes et les livres sur la toilette publiés à cette époque abondent tellement en recettes contre la gale et les maladies analogues, que nous pouvons en conclure que même les dames de l'aristocratie avaient une médiocre opinion de l'eau. Ajoutons que Burckhardt considère les Italiens de la Renaissance comme le premier peuple de l'Europe, quant à leur propreté, malgré les maladies de peau (Die Kultur der Renaissance in Italien, 8° éd., t. Il, p. 92.).
Il est inutile d'examiner l'état des choses dans les autres pays d'Europe. Les conditions aristocratiques des temps passés sont les conditions plébéiennes d'aujourd'hui. Pour l'Angleterre, certains documents (Chadwick, Report on the sanitary condition of the labouring population of Great Britain, 1892.) montrent suffisamment les idées et les pratiques concernant la propreté personnelle qui ont prévalu dans les masses au cours du XIX° siècle et qui en grande partie prévalent toujours. On a couvert l'Église catholique d'opprobre pour son influence directe et indirecte en faveur de la malpropreté corporelle. 
Nietzsche mentionne les faits d'une manière sarcastique et Frederick Harrison affirme que « la mode du Moyen Age au sujet de la malpropreté était une forme de maladie mentale ». Il serait facile de citer une multitude d'autres auteurs qui se sont exprimés dans ce sens.
Freud (Prédisposition à la névrose obsessionnelle. Malaise dans la civilisation) a pu concevoir de telles pratiques (et l'ensemble des rituels religieux) comme une formation réactionnelle, anale, contre la génitalité (N. D. É.)
Il est pourtant nécessaire de démontrer que les auteurs qui se sont laissé aller à ces exclamations n'ont pas seulement été injustes envers le christianisme, mais qu'ils ont mal interprété l'histoire. Le christianisme était essentiellement au fond une rébellion contre le monde classique, contre les vices de ce monde, contre les vertus concomitantes, contre les pratiques autant que contre les idéaux du monde antique. Le christianisme a pris naissance dans une partie différente du bassin de la Méditerranée, d'un niveau de culture tout autre ; il trouvait ses adhérents dans une couche sociale nouvelle et inférieure. 
Le culte de la charité, de la simplicité, de la foi, d'abord dépourvu de tout caractère ascétique, s'allia inévitablement à l'ascétisme, parce que la sexualité, de ce point de vue, était la forteresse même du monde classique. 
Au second siècle, Clément d'Alexandrie et tous les grands penseurs chrétiens qui le suivirent se servaient de tous les eléments de la vie et de la philosophie classique qui pouvaient être amalgamés avec le christianisme, sans détruire son essence, à ce qu'ils croyaient, mais au sujet de la sexualité aucun compromis n'était possible, et la condamnation de la sexualité impliquait la condamnation du bain. Les chrétiens n'avaient besoin que de peu de connaissance et de peu de sagesse pour voir que le culte du bain était tout simplement le culte de la chair (On trouve chez Woods Hutchinson, Studies in human and comparalive pathology, chap. VII, un examen intéressant du mecanisme physiologique par lequel le bain produit ses effets toniques et stimulants (N. D. A.).), bien que de nos jours nous puissions passer légèrement sur ce fait. 
Quelque profonde que puisse avoir été leur ignorance en anatomie, en physiologie et en psychologie, ils avaient assez de preuves sous les yeux pour savoir que la peau est une zone sexuelle spéciale, et que toute pratique qui favorise la pureté, le brillant et la salubrité de la peau constitue un appel direct, fort ou faible suivant les circonstances, aux passions mêmes auxquelles les chrétiens avaient déclaré la guerre. La morale était évidente : mieux vaut laisser baigner dans l'ordure l'enveloppe temporaire de la chair que de risquer de tacher la pureté radiante de l'âme immortelle. Si le christianisme n'avait pas déduit cette morale avec une claire compréhension et une logique inexorable, il n'aurait jamais été une grande force mondiale. 
Il a existé, presque toujours et partout, une association entre la prostitution et la propreté. Plaute parle en plusieurs endroits des soins de toilette comme de l'une des principales occupations d'une prostituée ; et il en mentionne une qui passait autant de temps à se laver qu'un poisson. 
Au début du XIXe siècle, Parent-Duchatelet parle de la malpropreté des prostituées parisiennes, mais il paraît que les choses ont changé depuis, remarque Reuss (La Prostitution, p. 61.), car aujourd'hui les prostituées sont excessivement propres, elles aiment le bain, elles tiennent beaucoup au linge propre, et, seule, la classe la plus basse est négligente à cet égard. 
La même chose est vraie en dehors de l'Europe. En Abyssinie, Lincoln de Castro constate qu'il n'est pas honteux pour un Abyssin d'être malpropre et pouilleux, car c'est une preuve de vertu. On se méfie d'une femme habillée de vêtements propres, car la propreté est considérée comme une prérogative des prêtresses de Vénus. 
Nous avons à peine besoin d'ajouter qu'il y a eu des rapports entre le bain et l'amour en dehors de la prostitution. Nous en rencontrons partout des exemples. Dans la littérature du Moyen Age, le bain est associé au rendez-vous des amants. Ainsi, au début du XII° siècle (Ordericus Vitalis, liv. Xll, chap. XLV.), le duc Guillaume de Flandres était très épris d'une jeune fille d'Ypres et, lorsqu'il lui fit visite, elle lui lava la tête. De notre temps, on affirme que chez les campagnards francais le goût pour le bain existe seulement chez la jeunesse des deux sexes (L'intermédiaire des chercheurs et des curieux, 20 décembre 1905.).
Si on a encore le moindre doute sur le caractère réel et essentiel du rapport entre la propreté et l'impulsion sexuelle, ce doute sera dissipé par la considération qu'à l'autre bout du monde nous retrouvons le même rapport aussi prononcé. 
La licence des indigènes voluptueux de Tahiti, lorsqu'ils furent découverts par des voyageurs européens, est notoire. Les Areoi de Tahiti, société secrète basée en grande partie sur la débauche, est une institution unique pour autant qu'il s'agit de peuples primitifs. Cook a donné une des premières descriptions de cette société et de ses buts (Hawkesworth, An Account of voyages etc., 1775, t.I), et immédiatement après décrit la propreté excessive et scrupuleuse à tous égards des Tahitiens. Non seulement ils baignent chaque jour leur corps et leurs vêtements, mais à tous les points de vue ils menaient la propreté plus loin « que l'assemblée la plus polie de l'Europe ». 
Un autre voyageur (J.-R. Forster, Observations made during a voyage round the world, 1798, p. 398.) confirme ces informations : « Les habitants des îles de la Société sont les plus propres parmi les peuples du Pacifique ; les meilleurs d'entre eux poussent la propreté bien loin ; ils se baignent chaque matin et chaque soir à la mer, et après cela ils se lavent encore dans de l'eau douce pour enlever les particules de sel; ils lavent leurs mains avant les repas, etc. »
William Ellis, dans sa description détaillée des Tahitiens (Polynesian Researches, 1832, t.1, surtout les chap. Vl et IX.) insiste sur leur extrême propreté : toute personne de n'importe quelle classe se baigne au moins une ou deux fois par jour. Ce dernier auteur parle aussi de ce qu'il appelle l'avilissement moral indicible des Tahitiens : « Malgre la douceur apparente de leur disposition et la vivacité joyeuse de leur conversation, aucune portion de la race humaine, peut-être, n'est jamais descendue plus bas dans la licence brutale et dans la dégradation morale. » En quittant Tahiti, Cook se dirigea vers la Nouvelle-Zélande. Il y trouva des gens plus vertueux qu'à Tahiti, mais en même temps moins propres. 
Pourtant on a tort de supposer que la malpropreté physique a dominé le Moyen Age et la Renaissance. Il est vrai que le XVIIIe siècle, qui a vu naître tant de prodromes de notre monde moderne, a été témoin d'un réveil de l'idéal ancien de la pureté corporelle. Mais la lutte entre les deux idées opposées avait duré dix siècles avant cette période. 
L'Église était, en cette matière, posée sur un roc inébranlable. Mais de tout temps des tendances contraires aux directives de l'Église se sont fait sentir. Les traditions du monde classique, que le christianisme avait rejetées comme inutiles, ou pires, faisaient lentement leur réapparition. 
L'lslam adopta les bains romains et en fit une institution de la vie quotidienne, une nécessité pour toutes les classes. Grenade est l'endroit en Europe où nous trouvons aujourd'hui les débris les plus exquis de la culture musulmane, et bien que la furie de la conquête chrétienne ait nivelé Grenade, cette ville est toujours pleine de sources et de fontaines, et rarement on y est sans entendre l'eau qui coule.
La fleur de la noblesse chrétienne et de l'intelligence chrétienne se rendit en Palestine pour arracher le Saint-Sépulcre aux mains des musulmans païens. Les croisés trouvèrent en Orient nombre de choses excellentes, pour lesquelles ils n'étaient pas partis, et en revenant ils suscitèrent une sorte de Renaissance prématurée : le reflet des choses classiques perdues, projeté sur l'Europe chrétienne par le miroir de l'Islam.
Il vaut pourtant la peine de noter que, même dans l'lslam, on peut déceler l'existence d'une attitude religieuse défavorable au bain. Avant l'époque de Mohammed, il n'y avait pas de bains publics en Arabie ; on croyait, et on croit toujours, que les bains sont spécialement hantés par les djinns, les mauvais esprits. 
Mohammed lui-même était au début si prévenu contre les bains publics qu'il défendit aux hommes comme aux femmes d'y entrer. Plus tard, il est vrai, il permit aux hommes de s'en servir, à condition qu'ils portent un voile autour de la taille, et aux femmes aussi, si elles n'avaient pas vraiment la possibilité de se baigner chez elles. Parmi les aphorismes du Prophète, il y a ceux-ci : « Quelle que soit la femme qui entre dans un bain, le diable est avec elle », et : « La terre entière m'a été donnée comme place de prière, en comme pure, sauf le cimetière et le bain.» (E.-W. Lane, Arabian Society in the Middle Ages, 1883 pp. 179-183.) Quelque populaire que soit devenu dans l'Islam le bain ou hammam, à cause des ablutions rituelles, on peut dire que Mohammed lui-même s'y était opposé.
Au Japon aussi il y a des rapports précis entre les maisons de bains publics et la prostitution. Au XVIIe siècle, les maisons de bains avaient une tendance à devenir des maisons de débauche déguisées. En conséquence de quoi, deux cents de ces maisons furent fermées à Yeddo d'un seul coup. (The Nightless City, p. 13.)
Parmi les découvertes faites par les croisés et rapportées par eux en Europe, une des plus notables fut celle du bain, qui, sous ses formes les plus élaborées, semblait être complètement oublié en Europe, quoique des bains romains se trouvassent partout enterrés. Tous les auteurs sont d'accord pour dater de là l'origine du réveil du bain public. 
C'est à Rome d'abord, et, plus tard, à l'lslam, l'héritier immédiat de la culture classique, que nous devons le culte de l'eau et de la pureté physique. Même de nos jours, le bain turc, qui est la plus connue des méthodes complexes de se baigner, rappelle par son caractère et par son nom le fait que c'est une survivance musulmane de la vie romaine. 
Dès le XIIe siècle les bains ont été à plusieurs reprises introduits d'Orient, et réintroduits chaque fois sous des formes légèrement modifiées. Ils ont prospéré avec plus ou moins de succès. 
Au XIIIe siècle, ils étaient très communs surtout à Paris, et bien qu'ils fussent souvent utilisés, surtout en Allemagne, par les deux sexes ensemble, on s'efforcait de toute manie de leur conserver un caractère ordonné et respectable. Mais ces efforts échouèrent toujours. Toute maison de bains avait une tendance à devenir une maison de débauche ; aussi ces maisons cessèrent-elles d'être de mode ou bien furent-elles fermées par les autorités. Il suffit de citer la réputation qu'avaient en Angleterre les « hot-houses » et les « bagnios ». Ce ne fut qu'à la fin du XIIIe siècle qu'on commenca à reconnaître que la nécessité de la propreté physique était assez impérative pour supporter les risques moraux des bains, pour autant qu'on ne pouvait les éviter, et de s'exposer bravement à ces risques. 
Maintenant, nous nous sommes habitués à tisser ingénieusement ensemble, dans l'étoffe de notre vie, les traditions contradictoires du temps classique et du temps chrétien, et nous nous sommes presque persuadés que la vertu païenne de la pureté plaît à notre divinité. Nous nous baignons, sans songer à la grande lutte morale qui a sévi jadis autour du bain. Mais nous avons cessé de bâtir des palais pour nous baigner, et le plus souvent nous nous baignons avec une modération excessive (Ainsi Mlle Lura Sanborn, directrice de l'édncation physique à l'École normale de Chicago, dit dans le Doctor's Magazine, décembre 1900, qu'un bain par quinzaine n'est pas rare parmi les jeunes femmes admises à cette école pour devenir institutrices (N. D. A.).)
Il est probable que nous pourrons le mieux concilier nos traditions contradictoires en rejetant non seulement la glorification chrétienne de la malpropreté, mais aussi, sauf pour des buts thérapeutiques définis, la chaleur excessive, la friction et la stimulation impliquée par les modes classiques de se baigner. Notre idéal raisonnable rendrait possible et naturel que tout homme, toute femme et tout enfant prissent des bains simples pendant toute l'année : bain tiède en hiver, bain froid en été (Pour l'histoire du bain en Europe au Moyen Age et après, voir A. Franklin, Les Soins de la toilette, dans la série La Vie privée d'autrefois ; Rudeck, Geschichte der offentlichen Sittlichkeit in Deutschlan)
En dehors de l'Église, il y avait plus de propreté que nous ne sommes parfois disposés à le supposer. On peut même dire que la malpropreté des hommes saints et des femmes saintes n'aurait pas attiré l'attention, si elle avait correspondu à la condition générale. 
Avant l'établissement des bains publics, on prenait sans doute des bains privés. Ainsi Orderic Vital en racontant l'assassinat de Mabel comtesse de Montgoméry, en Normandie, en 1082, mentionne la circonstance qu'elle était couchée dans son lit après avoir pris son bain. (Histoire ecclésiastique, liv. V, chap. Xlll.) 
Il paraît que les dames du Moyen Age se baignaient dans les rivières, lorsqu'il faisait chaud, comme le font encore de nos jours les femmes de la campagne en Russie, en Bohême, et parfois plus près de nous. 
Au milieu du XIIe siècle, Pétronille, la jeune épouse d'Arnaut, seigneur d'Ardres, près de Guines, avait coutume de nager dans un étang, « vêtue de rien que de sa chemise », ce qui la rendit très populaire (Rapporté par Lambert, prêtre d'Ardres, dans sa Chronique, chap.CXXXIV, Momumenta Germania Historica)
Alwyn Schultz croit, avec des preuves à l'appui, qu'au Moyen Age on était beaucoup plus propre qu'aujourd'hui. (Das hofishe Leben. 2e éd., t. I, p. 224.). Ainsi, I'affirmation de Michelet, que Percival, Isolde et les autres personnes éthérées du Moyen Age « ne se lavaient certainement jamais » (La Sorcière, p. 110.), aurait besoin de preuves. 
En 1292, il y avait vingt-six établissements de bains à Paris, et un employé passait par les rues le matin pour annoncer que les bains étaient prêts. On pouvait prendre un bain de vapeur, ou un bain chaud après, comme en Orient. Les femmes de mauvaise réputation, les lépreux et les vagabonds ne devaient jamais fréquenter les bains, qui restaient fermés les dimanches et jours fériés. Mais, au XIVe siècle, les bains reçurent une réputation d'immoralité et de volupté, et les bains de Paris, dit Dufour, « rivalisaient avec ceux de la Rome ancienne : l'amour, la prostitution, la débauche attiraient les gens aux maisons de bains, où tout était couvert d'un voile décent ». Cet auteur ajoute que, malgré le scandale causé et les admonestations des prédicateurs, tous allaient aux bains, jeunes et vieux, riches et pauvres. « Une femme qui fréquentait les bains ne rentrait à la maison physiquement pure qu'aux dépens de sa pureté morale », affirme Dufour, et c'est comme un écho de l'affirmation constante des Pères de l'Église. 
En Allemagne, une liberté plus grande encore régnait aux bains, mais il paraît que la licence réelle était moins grande. Même les plus petites villes avaient leurs bains qui étaient fréquentés par toutes les classes de la société. Aussitôt que le cor se faisait entendre pour annoncer que les bains étaient prêts, tout le monde s'empressait dans la rue, les gens pauvres se déshabillant presque avant de quitter leurs maisons. Le plus souvent les bains étaient pris en commun, sans qu'on portât aucun vêtement ; en général, des femmes étaient employées à frotter et masser les deux sexes, et le cabinet de toilette servait souvent pour les hommes et pour les femmes en même temps. Cela entraînait des situations fâcheuses. Weinhold montre que les Allemandes ont aimé se baigner au grand air dans les rivières depuis l'époque de Tacite et de César jusqu'à des temps relativement modernes; puis la police l'a empêché. 
Même chose en Suisse. Au début du XVIe siècle, Poggio constata à Baden que les hommes et les femmes prenaient des bains ensemble, et il se crut aux floralia de l'ancienne Rome, ou dans la République de Platon. Sénancour, en citant le passage de Poggio (De l'Amour, 1834, t. 1, p. 313.), ajoute qu'au début du XIXe siècle il régnait toujours une grande liberté aux bains de Baden. 
Sur la situation en Angleterre au XIIIe siècle, nous trouvons l'information suivante : « L'habitude de prendre des bains chauds était générale dans toutes les classes de la société, et plusieurs romances et contes du Moyen Age y font des allusions. On se servait d'une grande baignoire. Parfois on prenait son bain le matin, immédiatement en sortant du lit, et parfois après dîner et avant de se coucher. Souvent, un bain était préparé pour un visiteur arrivant de voyage ; et, ce qui semble plus singulier, dans les récits innombrables d'intrigues amoureuses, les deux amoureux commençaient ordinairement leur entrevue en se baignant ensemble.» (Thomas Wright, Homes of other days, 1871, p 27) L'association entre le bain et l'immoralité s'établit en Angleterre avec une rapidité absolument extraordinaire. Les bains furent reconnus officiellement comme des lieux de débauche, et cela dès le XIIe siècle, sous Henri Il. Ces bains-lupanars organisés étaient limités à Southwark, en dehors des murs de la cité, quartier abandonné aussi à toutes sortes de sports et d'amusements. Plus tard, les « hot-houses », les «bagnios » et les « hummums » (le mot levantin « hammam ») se répandirent dans Londres tout entier et continuèrent d'être identifiés à la prostitution. Les noms de ces maisons devinrent presque synonymes de maisons de débauche.(On en trouve la description chez T. Wright, op. cité,p 494-496).
En France, les bains, anathématisés par les catholiques autant que par les huguenots. commencaient à perdre leur vogue et à disparaître. La moralité y gagnait, mais la propreté y perdait, dit Franklin. Même la charmante et élégante Marguerite de Navarre estimait tout naturel qu'une dame racontât à son amant que, depuis une semaine, elle ne s'était pas lavé les mains. C'est alors que l'usage des cosmétiques. des essences et des parfums se répandit pour lutter contre la vermine, jusqu'au XVIIe siècle, lorsqu'on fit un pas en avant en recommandant aux personnes qui désirent passer pour bien élégantes et très raffinées de se laver la figure « presque chaque jour ». Mais, même en 1782 on conseillait une serviette en toile pour nettoyer le visage et les mains, l'usage de l'eau étant toujours quelque peu désapprouvé. Pourtant, à cette époque, I'usage des bains chauds et froids était en train de s'établir à Paris et ailleurs, et les grands établissements de bains dans les villes d'eaux de l'Europe furent soumis aux règlements encore en usage de nos jours.
Lorsque Casanova, au milieu du XVIIIe siècle, se rendit aux bains publics de Berne, il fut certes surpris quand on l'invita à choisir une servante parmi plusieurs jeunes femmes et quand il apprit que ces filles étaient, à tout point de vue, à la disposition des baigneurs. Il est clair que cette classe d'établissements était déjà devenue rare, bien qu'on doive ajouter que les coutumes décrites par Casanova ont existé à Budapest et à Pétersbourg presque jusqu'à nos jours. 
Les grands bains publics européens sont depuis longtemps au-dessus de tout soupçon à cet égard (quoique les pratiques homosexuelles n'y soient pas rares). D'autre part, on a reconnu l'action stimulante très puissante que plusieurs sortes de bains chauds peuvent avoir sur le système nerveux, et les malades qui ont recours à ces bains dans un but thérapeutique sont prévenus contre cette sorte de tentation. 
La lutte de jadis à propos des maisons de bains a été en partie transmise aux maisons de massage. Le massage est un stimulant très puissant pour la peau et pour la sexualité : il agit par friction au lieu d'agir surtout par la chaleur. Mais le massage n'a pas encore acquis la situation régulière qu'ont conquise les établissements de bains. Le massage est, tout comme le bain, une méthode hygiénique et thérapeutique pour influencer la peau et les tissus sous-cutanés. A côté de ses avantages, le massage possède des désavantages connexes dans sa tendance à affecter la sphère sexuelle. Cette influence peut se faire sentir chez les deux sexes, mais elle est peut-être plus marquée chez les femmes. 
Jouin (Cité dans le Journal de Médecine, 23 avril IS93.) a découvert que sur 20 femmes traitées à l'aide du massage, et au sujet desquelles il fit une enquête, 14 déclarèrent ressentir des sensations voluptueuses ; 8 de ces femmes appartenaient à des familles respectables, les 6 autres appartenaient au demi-monde, et celles-ci fournirent des détails précis. Jouin parle à ce propos des aliphes de Rome. Il est inutile d'ajouter que le massage gynécologique, introduit récemment par le professeur de gymnastique suédois Thure-Brandt, et impliquant la friction et le pétrissage prolongés des régions pelviques « la pression glissante du vagin », etc. (G. de Frumerie, Massage gynécologique, 189), ne peut manquer dans beaucoup de cas de stimuler l'émotion sexuelle, quelle que soit la valeur thérapeutique du système.(Eulenburg, Sexuale Neuropathie, p. 78, remarque que pour l'anesthésie sexuelle de la femme, le système de massage de Thure-Brandt peut « naturellement » être recommandé)
On me dit qu'à Londres et ailleurs les établissements de massage sont fréquentes parfois par des femmes qui cherchent dans le massage des régions génitales un soulagement sexuel. »
Chapitre V
Récapitulation.
- L'importance fondamentale du toucher. La peau comme source de tous les autres sens.
« Le sens du toucher est tellement répandu sur la peau tout entière, et à des degrés et sous des formes si variés; il est d'autre part si bien l'alpha et l'oméga de l'amour que ce sujet n'a pu être traité que d'une manière fragmentaire. 
La peau est le champ archéologique de l'expérience humaine et pré-humaine, la base sur laquelle toutes les formes de perception par les sens se sont élevées ; et, comme la sensibilité sexuelle est parmi les plus anciennes de toutes les formes de sensibilité, l'instinct sexuel est nécessairement, dans ses grandes lignes, une forme légèrement modifiée de la sensibilité tactile générale. 
Ce caractère primitif de la grande région de la sensation tactile, son vague et sa diffusion, la nature comparativement non intellectuelle autant que non esthétique des conceptions mentales s'élevant sur la base tactile, fait qu'il est difficile de traiter de la psychologie du toucher. Mais les mêmes qualités servent beaucoup à renforcer l'intensité émotionnelle des sensations cutanées. 
Ainsi, de toutes les grandes régions des sens, celle du toucher est en même temps la moins intellectuelle et la plus émotionnelle. Ces qualités, ainsi que leur association intime et primitive avec l'appareil de tumescence et de détumescence, font du toucher la voie la plus appropriée et la plus puissante par où la sphère sexuelle soit abordable. 
En analysant les phénomènes de la sensibilité tactile, la réaction au chatouillement a été choisie pour une raison spéciale, parce qu'elle est une sorte de sensation, basée sur des réflexes qui se développent déjà avant la naissance, et très intimement liée aux phénomènes sexuels. C'est pour ainsi dire un jeu de tumescence, où le rire survient comme un jeu de détumescence. Elle conduit aux phénomènes plus sérieux de tumescence, et elle tend à disparaître après l'adolescence, à la période où commencent, normalement, les rapports sexuels. Ce point de vue de la sensibilité au chatouillement comme d'une sorte de pudeur de la peau, pudeur qui existe seulement pour disparaître, doit être regardé comme l'un de ses aspects.
Cette sensibilité a sans doute pris racine en dehors de la sphère sexuelle, et elle peut avoir une utilité protectrice chez le jeune animal. L'empressement avec lequel la sensibilité tactile prend un caractère sexuel et forme des canaux réflexes de communication avec la sphère sexuelle véritable est illustré par l'existence de certains foyers secondaires, qui ne sont inférieurs en excitabilité sexuelle qu'à la région génitale. 
Nous avons vu que les principaux d'entre ces foyers sont situés dans les régions orificielles, où la peau et la membrane muqueuse se rencontrent, et que le contact prolongé de deux orifices quelconques de deux personnes de sexe différent, sous des conditions favorables, peut produire un degré très intense d'éréthisme sexuel : c'est un phénomène normal, pour autant qu'il forme une phase de la tumescence, et non une méthode pour obtenir la détumescence.
Le baiser est un exemple typique de ces contacts, tandis que le sein présente un intérêt spécial, parce que nous sommes ainsi à même d'établir une relation intime entre la psychologie de la lactation et la psychologie de l'amour sexuel. 
La sensibilité extrême de la peau, la promptitude avec laquelle sa stimulation se reflète sur la sphère sexuelle sont clairement démontrées par cette étude. Nous comprenons mieux ainsi une controverse très ancienne : la lutte morale au sujet du bain. 
Le culte excessif de la pureté a eu de tout temps une tendance à produire une stimulation excessive de la sphère sexuelle. Les ascètes chrétiens étaient donc entièrement justifiés, de leur point de vue, en s'opposant au bain et en prônant, directement ou indirectement, la malpropreté physique. Mais s'il y a eu, dans le passé, une tendance générale à associer le culte de la pureté physique avec la licence morale, et s'il y a des motifs suffisants pour un tel rapport, il est important de rappeler que ce n'est pas un rapport fatal et inévitable. Une personne scrupuleusement propre n'est d'aucune façon vouée nécessairement à la débauche ; une personne physiquement malpropre n'est pas nécessairement pure d'un point de vue moral. Après avoir éliminé certaines formes du bain, qui doivent être regardées comme des incontinences plutôt que comme des nécessités hygiéniques quelques vertus thérapeutiques qu'elles puissent posséder, nous avons éliminé les rapports les plus violents du bain et de l'impulsion sexuelle. 
Les exigences de la pureté physique deviennent aujourd'hui tellement impératives, dans l'opinion générale, que les risques infimes qui en peuvent dériver pour la pureté morale sont constamment et sagement négligés ; les traditions immorales du bain appartiennent de nos jours, pour la plupart, au passé. »
Le toucher - chapitre I . Le toucher - chapitre II . Le toucher - chapitre III . Le toucher - chapitre IV et V .
Le toucher - appendice A
Éditique : Dr Lucien Mias  - 22 juin 2009
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