- Retour au Grenier à texte

-
-
Le toucher
-
Tome II - Chapitre IV
11 pages
-
-
Les notes de
bas de page ont
été incluses dans le texte.
-
NDA = note de
l'auteur, en 1935 ; NDÉ : note de l'éditeur, en
1964
- « Le bain. - L'opposition du
christianisne primitif au
culte de la peau. - Son culte de la saleté personnelle. -
Les
raisons justificatives de cette attitude. - La tendance universelle
à l'association entre la propreté
extrême et la
licence sexuelle. - L'immoralité associée aux
bains
publics en Europe jusqu'aux temps modernes.
- L'hygiène de la peau, ainsi que son culte
spécial,
consiste dans les bains. Comme on sait, le bain a atteint chez les
Romains un degré de développement qu'il n'a
jamais
atteint avant ni après, en tout cas pas en Europe. Le
touriste
moderne n'emporte de Rome aucun souvenir plus impressionnant que
celui des bains de Caracalla.
- Dès l'avènement du
christianisme, le culte de la peau et même son
hygiène
ne sont jamais arrivés à un tel degré
d'exaltation générale et incontestée.
- L'Église a tué le bain. Saint
Jérôme nous
raconte avec approbation que sainte Paule, quand elle
découvrait qu'une de ses nonnes était trop
soigneuse
à cet égard, le lui reprochait
sévèrement, en disant que « la
pureté du
corps et de ses vêtements signifie l'impureté de
l'âme.» (SaintJérôme,
Ad
Eustochiam virginem). Un moine moderne du mont Athos
déclarait : « Un homme doit vivre dans la
saleté
comme dans une cotte de mailles, afin que son âme puisse
séjourner dedans avec d'autant plus de
sécurité.
»
- Notre connaissance des bains des Romains est surtout due
à Pompéi. Dans cette petite ville, on a
déblayé trois bains publics, dont deux
à l'usage
des hommes et des femmes, tandis que probablement les femmes avaient
la permission de se servir parfois du troisième
établissement aussi. En outre on a trouvé au
moins
trois maisons pour des baigneurs payants, dont une à l'usage
exclusif des femmes, et une douzaine de maisons contiennent des bains
complets qui servaient aux familles habitant ces maisons.
Même
dans une petite ferme de Boscoreale, à deux lieues de
Pompéi, il y avait une suite de salles de bains. Ajoutons
que
la ville était bien pourvue d'eau. Toutes les maisons, sauf
les plus pauvres, possédaient des jets d'eau et certaines
maisons en avaient une douzaine. (Mau,
Pompéi,
chap. XXVI-XXVIII. )
- L'Église, en prenant la succession de la Rome
impériale, en adopta plusieurs méthodes. Mais on
ne
peut se figurer un contraste plus grand que celui qui existe entre
l'attitude du paganisme et l'attitude du christianisme
vis-à-vis du bain. Les Constitutions Apostoliques du
siècle (Libid. 1, chap. Vlll.
4.)
recommandèrent aux femmes de ne se laver pas trop, ni trop
souvent, et sous aucun prétexte chaque jour. Lorsque
l'Église obtint le pouvoir temporel, les bains pour hommes
furent séparés complètement des bains
pour
femmes. Justinien ordonna expressément que les femmes ne
devraient pas prendre leur bain avec les hommes ni même avec
les enfants. (Sur l'attitude des premiers
ascètes chrétiens à cct
égard, je puis
renvoyer le lecteur à un passage intéressant de
Lecky,
History of European morals, t. Il, pp. 1 07- 11 2 ; on y trouve
réunis nombre d'exemples très instructifs;
plusieurs
des premiers saints les plus éminents ont cultivé
la
malpropreté personnelle,
délibérément (N.
D. A.).).
- Au Moyen Age, lorsque les excès des premiers
grands
ascètes eurent cessé et que le monachisme eut
été réglementé, les moines
prirent
généralement deux bains par an, étant
en bonne
santé ; pendant les maladies, on pouvait en prendre aussi
souvent que nécessaire. Les règles de Cluny ne
permettaient que trois serviettes de toilette pour la
communauté entière : l'une pour les novices, une
pour
les profès, une pour les frères lais.
- À la fin du
XIIe
siècle, Mme de Mazarin, qui s'était
retirée dans
un couvent de Visitandines, désira un jour laver les pieds,
mais cette idée mit l'établissement tout entier
en
émoi, et la chose lui fut nettement refusée.
- En
1760,
le Dominicain Richard écrit qu'en soi-même le bain
est
permis, mais qu'il faut le prendre uniquement par
nécessité, et non pas pour le plaisir.
L'Église
enseignait, et la lecon est toujours encore inculquée dans
les
écoles des couvents, que c'est un
péché
d'exposer le corps même à ses propres regards, et
il
n'est pas surprenant que plusieurs saintes personnes se soient
vantées de ne s'être jamais lavé les
mains (La plupart de ces faits sont
empruntés à A.
Franklin, Les Soins de Toilette, un volume de la série La
Vie
privée d'autrefois, oùon trouve d'autres
détails. Cf. aussi P. Dufour, Hist. de la prositution, t.
Il,
chap. XVIII.).
- En Italie, au XVI°
siècle - pays
d'élégance extrême,
supérieure même
à celle de la France - les conditions étaient les
mêmes et les livres sur la toilette publiés
à
cette époque abondent tellement en recettes contre la gale
et
les maladies analogues, que nous pouvons en conclure que même
les dames de l'aristocratie avaient une médiocre opinion de
l'eau. Ajoutons que Burckhardt considère les Italiens de la
Renaissance comme le premier peuple de l'Europe, quant à
leur
propreté, malgré les maladies de peau (Die Kultur der Renaissance in Italien, 8°
éd.,
t. Il, p. 92.).
- Il est inutile d'examiner l'état des choses dans
les autres
pays d'Europe. Les conditions aristocratiques des temps
passés
sont les conditions plébéiennes d'aujourd'hui.
Pour
l'Angleterre, certains documents (Chadwick,
Report on
the sanitary condition of the labouring population of Great Britain,
1892.) montrent suffisamment les idées et les
pratiques
concernant la propreté personnelle qui ont
prévalu dans
les masses au cours du XIX° siècle et qui en grande
partie prévalent toujours. On a couvert l'Église
catholique d'opprobre pour son influence directe et indirecte en
faveur de la malpropreté corporelle.
- Nietzsche mentionne les
faits d'une manière sarcastique et Frederick Harrison
affirme
que « la mode du Moyen Age au sujet de la
malpropreté
était une forme de maladie mentale ». Il serait
facile de
citer une multitude d'autres auteurs qui se sont exprimés
dans
ce sens.
- Freud
(Prédisposition à la
névrose obsessionnelle. Malaise dans la civilisation) a pu
concevoir de telles pratiques (et l'ensemble des rituels religieux)
comme une formation réactionnelle, anale, contre la
génitalité (N. D. É.).
- Il est pourtant
nécessaire de démontrer que les auteurs qui se
sont
laissé aller à ces exclamations n'ont pas
seulement
été injustes envers le christianisme, mais qu'ils
ont
mal interprété l'histoire. Le christianisme
était essentiellement au fond une rébellion
contre le
monde classique, contre les vices de ce monde, contre les vertus
concomitantes, contre les pratiques autant que contre les
idéaux du monde antique. Le christianisme a pris naissance
dans une partie différente du bassin de la
Méditerranée, d'un niveau de culture tout autre ;
il
trouvait ses adhérents dans une couche sociale nouvelle et
inférieure.
- Le culte de la charité, de la
simplicité, de la foi, d'abord dépourvu de tout
caractère ascétique, s'allia
inévitablement
à l'ascétisme, parce que la sexualité,
de ce
point de vue, était la forteresse même du monde
classique.
- Au second siècle, Clément d'Alexandrie
et
tous les grands penseurs chrétiens qui le suivirent se
servaient de tous les eléments de la vie et de la
philosophie
classique qui pouvaient être amalgamés avec le
christianisme, sans détruire son essence, à ce
qu'ils
croyaient, mais au sujet de la sexualité aucun compromis
n'était possible, et la condamnation de la
sexualité
impliquait la condamnation du bain. Les chrétiens n'avaient
besoin que de peu de connaissance et de peu de sagesse pour voir que
le culte du bain était tout simplement le culte de la chair (On trouve chez Woods Hutchinson, Studies in human
and comparalive pathology, chap. VII, un examen intéressant
du
mecanisme physiologique par lequel le bain produit ses effets
toniques et stimulants (N. D. A.).), bien que de nos jours
nous puissions passer légèrement sur ce fait.
- Quelque
profonde que puisse avoir été leur ignorance en
anatomie, en physiologie et en psychologie, ils avaient assez de
preuves sous les yeux pour savoir que la peau est une zone sexuelle
spéciale, et que toute pratique qui favorise la
pureté,
le brillant et la salubrité de la peau constitue un appel
direct, fort ou faible suivant les circonstances, aux passions
mêmes auxquelles les chrétiens avaient
déclaré la guerre. La morale était
évidente : mieux vaut laisser baigner dans l'ordure
l'enveloppe temporaire de la chair que de risquer de tacher la
pureté radiante de l'âme immortelle. Si le
christianisme
n'avait pas déduit cette morale avec une claire
compréhension et une logique inexorable, il n'aurait jamais
été une grande force mondiale.
- Il a
existé,
presque toujours et partout, une association entre la prostitution et
la propreté. Plaute parle en plusieurs endroits des soins de
toilette comme de l'une des principales occupations d'une
prostituée ; et il en mentionne une qui passait autant de
temps à se laver qu'un poisson.
- Au début du XIXe
siècle, Parent-Duchatelet parle de la malpropreté
des
prostituées parisiennes, mais il paraît que les
choses
ont changé depuis, remarque Reuss (La
Prostitution, p. 61.), car aujourd'hui les
prostituées
sont excessivement propres, elles aiment le bain, elles tiennent
beaucoup au linge propre, et, seule, la classe la plus basse est
négligente à cet égard.
- La
même chose est
vraie en dehors de l'Europe. En Abyssinie, Lincoln de Castro constate
qu'il n'est pas honteux pour un Abyssin d'être malpropre et
pouilleux, car c'est une preuve de vertu. On se méfie d'une
femme habillée de vêtements propres, car la
propreté est considérée comme une
prérogative des prêtresses de Vénus.
- Nous avons
à peine besoin d'ajouter qu'il y a eu des rapports entre le
bain et l'amour en dehors de la prostitution. Nous en rencontrons
partout des exemples. Dans la littérature du Moyen Age, le
bain est associé au rendez-vous des amants. Ainsi, au
début du XII° siècle (Ordericus
Vitalis, liv. Xll, chap. XLV.), le duc Guillaume de
Flandres
était très épris d'une jeune fille
d'Ypres et,
lorsqu'il lui fit visite, elle lui lava la tête. De notre
temps, on affirme que chez les campagnards francais le goût
pour le bain existe seulement chez la jeunesse des deux sexes (L'intermédiaire des chercheurs et des
curieux, 20
décembre 1905.).
- Si on a encore le moindre doute sur le caractère
réel et essentiel du rapport entre la propreté et
l'impulsion sexuelle, ce doute sera dissipé par la
considération qu'à l'autre bout du monde nous
retrouvons le même rapport aussi prononcé.
- La
licence
des indigènes voluptueux de Tahiti, lorsqu'ils furent
découverts par des voyageurs européens, est
notoire.
Les Areoi de Tahiti, société secrète
basée en grande partie sur la débauche, est une
institution unique pour autant qu'il s'agit de peuples primitifs.
Cook a donné une des premières descriptions de
cette
société et de ses buts (Hawkesworth,
An
Account of voyages etc., 1775, t.I), et
immédiatement
après décrit la propreté excessive et
scrupuleuse à tous égards des Tahitiens. Non
seulement
ils baignent chaque jour leur corps et leurs vêtements, mais
à tous les points de vue ils menaient la propreté
plus
loin « que l'assemblée la plus polie de l'Europe
».
- Un autre voyageur (J.-R. Forster,
Observations made
during a voyage round the world, 1798, p. 398.) confirme
ces
informations : « Les habitants des îles de la
Société sont les plus propres parmi les peuples
du
Pacifique ; les meilleurs d'entre eux poussent la propreté
bien loin ; ils se baignent chaque matin et chaque soir à la
mer, et après cela ils se lavent encore dans de l'eau douce
pour enlever les particules de sel; ils lavent leurs mains avant les
repas, etc. »
- William Ellis, dans sa description
détaillée des Tahitiens (Polynesian
Researches, 1832, t.1, surtout les chap. Vl et IX.)
insiste
sur leur extrême propreté : toute personne de
n'importe
quelle classe se baigne au moins une ou deux fois par jour. Ce
dernier auteur parle aussi de ce qu'il appelle l'avilissement moral
indicible des Tahitiens : « Malgre la douceur apparente de
leur
disposition et la vivacité joyeuse de leur conversation,
aucune portion de la race humaine, peut-être, n'est jamais
descendue plus bas dans la licence brutale et dans la
dégradation morale. » En quittant Tahiti, Cook se
dirigea
vers la Nouvelle-Zélande. Il y trouva des gens plus vertueux
qu'à Tahiti, mais en même temps moins propres.
- Pourtant
on a tort de supposer que la malpropreté physique a
dominé le Moyen Age et la Renaissance. Il est vrai que le
XVIIIe siècle, qui a vu naître tant de prodromes
de
notre monde moderne, a été témoin d'un
réveil de l'idéal ancien de la pureté
corporelle. Mais la lutte entre les deux idées
opposées
avait duré dix siècles avant cette
période.
- L'Église était, en cette matière,
posée
sur un roc inébranlable. Mais de tout temps des tendances
contraires aux directives de l'Église se sont fait sentir.
Les
traditions du monde classique, que le christianisme avait
rejetées comme inutiles, ou pires, faisaient lentement leur
réapparition.
- L'lslam adopta les bains romains et en fit une
institution de la vie quotidienne, une nécessité
pour
toutes les classes. Grenade est l'endroit en Europe où nous
trouvons aujourd'hui les débris les plus exquis de la
culture
musulmane, et bien que la furie de la conquête
chrétienne ait nivelé Grenade, cette ville est
toujours
pleine de sources et de fontaines, et rarement on y est sans entendre
l'eau qui coule.
- La fleur de la noblesse chrétienne et de
l'intelligence
chrétienne se rendit en Palestine pour arracher le
Saint-Sépulcre aux mains des musulmans païens. Les
croisés trouvèrent en Orient nombre de choses
excellentes, pour lesquelles ils n'étaient pas partis, et en
revenant ils suscitèrent une sorte de Renaissance
prématurée : le reflet des choses classiques
perdues,
projeté sur l'Europe chrétienne par le miroir de
l'Islam.
- Il vaut pourtant la peine de noter que, même dans
l'lslam,
on peut déceler l'existence d'une attitude religieuse
défavorable au bain. Avant l'époque de Mohammed,
il n'y
avait pas de bains publics en Arabie ; on croyait, et on croit
toujours, que les bains sont spécialement hantés
par
les djinns, les mauvais esprits.
- Mohammed lui-même
était
au début si prévenu contre les bains publics
qu'il
défendit aux hommes comme aux femmes d'y entrer. Plus tard,
il
est vrai, il permit aux hommes de s'en servir, à condition
qu'ils portent un voile autour de la taille, et aux femmes aussi, si
elles n'avaient pas vraiment la possibilité de se baigner
chez
elles. Parmi les aphorismes du Prophète, il y a ceux-ci :
« Quelle que soit la femme qui entre dans un bain, le diable
est
avec elle », et : « La terre entière m'a
été donnée comme place de
prière, en
comme pure, sauf le cimetière et le bain.» (E.-W. Lane, Arabian Society in the Middle Ages,
1883 pp.
179-183.) Quelque populaire que soit devenu dans l'Islam
le
bain ou hammam, à cause des ablutions rituelles, on peut
dire
que Mohammed lui-même s'y était opposé.
- Au Japon aussi il y a des rapports précis entre
les maisons
de bains publics et la prostitution. Au XVIIe siècle, les
maisons de bains avaient une tendance à devenir des maisons
de
débauche déguisées. En
conséquence de
quoi, deux cents de ces maisons furent fermées à
Yeddo
d'un seul coup. (The Nightless City, p.
13.)
- Parmi les découvertes faites par les
croisés et
rapportées par eux en Europe, une des plus notables fut
celle
du bain, qui, sous ses formes les plus élaborées,
semblait être complètement oublié en
Europe,
quoique des bains romains se trouvassent partout enterrés.
Tous les auteurs sont d'accord pour dater de là l'origine du
réveil du bain public.
- C'est à Rome d'abord, et,
plus
tard, à l'lslam, l'héritier immédiat
de la
culture classique, que nous devons le culte de l'eau et de la
pureté physique. Même de nos jours, le bain turc,
qui
est la plus connue des méthodes complexes de se baigner,
rappelle par son caractère et par son nom le fait que c'est
une survivance musulmane de la vie romaine.
- Dès le XIIe
siècle les bains ont été à
plusieurs
reprises introduits d'Orient, et réintroduits chaque fois
sous
des formes légèrement modifiées. Ils
ont
prospéré avec plus ou moins de succès.
- Au XIIIe
siècle, ils étaient très communs
surtout
à Paris, et bien qu'ils fussent souvent utilisés,
surtout en Allemagne, par les deux sexes ensemble, on s'efforcait de
toute manie de leur conserver un caractère
ordonné et
respectable. Mais ces efforts échouèrent
toujours.
Toute maison de bains avait une tendance à devenir une
maison
de débauche ; aussi ces maisons cessèrent-elles
d'être de mode ou bien furent-elles fermées par
les
autorités. Il suffit de citer la réputation
qu'avaient
en Angleterre les « hot-houses » et les «
bagnios
». Ce ne fut qu'à la fin du XIIIe
siècle qu'on
commenca à reconnaître que la
nécessité de
la propreté physique était assez
impérative pour
supporter les risques moraux des bains, pour autant qu'on ne pouvait
les éviter, et de s'exposer bravement à ces
risques.
- Maintenant, nous nous sommes habitués à tisser
ingénieusement ensemble, dans l'étoffe de notre
vie,
les traditions contradictoires du temps classique et du temps
chrétien, et nous nous sommes presque persuadés
que la
vertu païenne de la pureté plaît
à notre
divinité. Nous nous baignons, sans songer à la
grande
lutte morale qui a sévi jadis autour du bain. Mais nous
avons
cessé de bâtir des palais pour nous baigner, et le
plus
souvent nous nous baignons avec une modération excessive (Ainsi Mlle Lura Sanborn, directrice de
l'édncation
physique à l'École normale de Chicago, dit dans
le
Doctor's Magazine, décembre 1900, qu'un bain par quinzaine
n'est pas rare parmi les jeunes femmes admises à cette
école pour devenir institutrices (N. D. A.).),
- Il est
probable que nous pourrons le mieux concilier nos traditions
contradictoires en rejetant non seulement la glorification
chrétienne de la malpropreté, mais aussi, sauf
pour des
buts thérapeutiques définis, la chaleur
excessive, la
friction et la stimulation impliquée par les modes
classiques
de se baigner. Notre idéal raisonnable rendrait possible et
naturel que tout homme, toute femme et tout enfant prissent des bains
simples pendant toute l'année : bain tiède en
hiver,
bain froid en été (Pour
l'histoire du
bain en Europe au Moyen Age et après, voir A. Franklin, Les
Soins de la toilette, dans la série La Vie privée
d'autrefois ; Rudeck, Geschichte der offentlichen Sittlichkeit in
Deutschlan).
- En dehors de l'Église, il y avait
plus de
propreté que nous ne sommes parfois disposés
à
le supposer. On peut même dire que la malpropreté
des
hommes saints et des femmes saintes n'aurait pas attiré
l'attention, si elle avait correspondu à la condition
générale.
- Avant l'établissement des
bains
publics, on prenait sans doute des bains privés. Ainsi
Orderic
Vital en racontant l'assassinat de Mabel comtesse de
Montgoméry, en Normandie, en 1082, mentionne la circonstance
qu'elle était couchée dans son lit
après avoir
pris son bain. (Histoire
ecclésiastique, liv.
V, chap. Xlll.)
- Il paraît que les dames du Moyen
Age se
baignaient dans les rivières, lorsqu'il faisait chaud, comme
le font encore de nos jours les femmes de la campagne en Russie, en
Bohême, et parfois plus près de nous.
- Au milieu du
XIIe
siècle, Pétronille, la jeune épouse
d'Arnaut,
seigneur d'Ardres, près de Guines, avait coutume de nager
dans
un étang, « vêtue de rien que de sa
chemise »,
ce qui la rendit très populaire (Rapporté
par Lambert, prêtre d'Ardres, dans
sa Chronique, chap.CXXXIV, Momumenta Germania Historica),
- Alwyn Schultz croit, avec des preuves à l'appui, qu'au Moyen
Age on était beaucoup plus propre qu'aujourd'hui. (Das hofishe Leben. 2e éd., t. I, p.
224.).
Ainsi, I'affirmation de Michelet, que Percival, Isolde et les autres
personnes éthérées du Moyen Age
« ne se
lavaient certainement jamais » (La
Sorcière, p. 110.), aurait besoin de preuves.
- En 1292,
il y avait vingt-six établissements de bains à
Paris,
et un employé passait par les rues le matin pour annoncer
que
les bains étaient prêts. On pouvait prendre un
bain de
vapeur, ou un bain chaud après, comme en Orient. Les femmes
de
mauvaise réputation, les lépreux et les vagabonds
ne
devaient jamais fréquenter les bains, qui restaient
fermés les dimanches et jours fériés.
Mais, au
XIVe siècle, les bains reçurent une
réputation
d'immoralité et de volupté, et les bains de
Paris, dit
Dufour, « rivalisaient avec ceux de la Rome ancienne :
l'amour,
la prostitution, la débauche attiraient les gens aux maisons
de bains, où tout était couvert d'un voile
décent ». Cet auteur ajoute que, malgré
le
scandale causé et les admonestations des
prédicateurs,
tous allaient aux bains, jeunes et vieux, riches et pauvres.
«
Une femme qui fréquentait les bains ne rentrait à
la
maison physiquement pure qu'aux dépens de sa
pureté
morale », affirme Dufour, et c'est comme un écho
de
l'affirmation constante des Pères de l'Église.
- En
Allemagne, une liberté plus grande encore régnait
aux
bains, mais il paraît que la licence réelle
était
moins grande. Même les plus petites villes avaient leurs
bains
qui étaient fréquentés par toutes les
classes de
la société. Aussitôt que le cor se
faisait
entendre pour annoncer que les bains étaient
prêts, tout
le monde s'empressait dans la rue, les gens pauvres se
déshabillant presque avant de quitter leurs maisons. Le plus
souvent les bains étaient pris en commun, sans qu'on
portât aucun vêtement ; en
général, des
femmes étaient employées à frotter et
masser les
deux sexes, et le cabinet de toilette servait souvent pour les hommes
et pour les femmes en même temps. Cela entraînait
des
situations fâcheuses. Weinhold montre que les Allemandes ont
aimé se baigner au grand air dans les rivières
depuis
l'époque de Tacite et de César jusqu'à
des temps
relativement modernes; puis la police l'a empêché.
- Même chose en Suisse. Au début du XVIe
siècle,
Poggio constata à Baden que les hommes et les femmes
prenaient
des bains ensemble, et il se crut aux floralia de l'ancienne Rome, ou
dans la République de Platon. Sénancour, en
citant le
passage de Poggio (De l'Amour, 1834, t.
1, p.
313.), ajoute qu'au début du XIXe
siècle il
régnait toujours une grande liberté aux bains de
Baden.
- Sur la situation en Angleterre au XIIIe siècle, nous
trouvons
l'information suivante : « L'habitude de prendre des bains
chauds était générale dans toutes les
classes de
la société, et plusieurs romances et contes du
Moyen
Age y font des allusions. On se servait d'une grande baignoire.
Parfois on prenait son bain le matin, immédiatement en
sortant
du lit, et parfois après dîner et avant de se
coucher.
Souvent, un bain était préparé pour un
visiteur
arrivant de voyage ; et, ce qui semble plus singulier, dans les
récits innombrables d'intrigues amoureuses, les deux
amoureux
commençaient ordinairement leur entrevue en se baignant
ensemble.» (Thomas Wright,
Homes of other days,
1871, p 27) L'association entre le bain et
l'immoralité
s'établit en Angleterre avec une rapidité
absolument
extraordinaire. Les bains furent reconnus officiellement comme des
lieux de débauche, et cela dès le XIIe
siècle,
sous Henri Il. Ces bains-lupanars organisés
étaient
limités à Southwark, en dehors des murs de la
cité, quartier abandonné aussi à
toutes sortes
de sports et d'amusements. Plus tard, les « hot-houses
»,
les «bagnios » et les « hummums
» (le mot levantin «
hammam ») se
répandirent dans Londres tout entier et
continuèrent
d'être identifiés à la prostitution.
Les noms de
ces maisons devinrent presque synonymes de maisons de
débauche.(On en trouve la
description chez T.
Wright, op. cité,p 494-496).
- En France, les bains, anathématisés
par les
catholiques autant que par les huguenots. commencaient à
perdre leur vogue et à disparaître. La
moralité y
gagnait, mais la propreté y perdait, dit Franklin.
Même
la charmante et élégante Marguerite de Navarre
estimait
tout naturel qu'une dame racontât à son amant que,
depuis une semaine, elle ne s'était pas lavé les
mains.
C'est alors que l'usage des cosmétiques. des essences et des
parfums se répandit pour lutter contre la vermine, jusqu'au
XVIIe siècle, lorsqu'on fit un pas en avant en recommandant
aux personnes qui désirent passer pour bien
élégantes et très raffinées
de se laver
la figure « presque chaque jour ». Mais,
même en 1782
on conseillait une serviette en toile pour nettoyer le visage et les
mains, l'usage de l'eau étant toujours quelque peu
désapprouvé. Pourtant, à cette
époque,
I'usage des bains chauds et froids était en train de
s'établir à Paris et ailleurs, et les grands
établissements de bains dans les villes d'eaux de l'Europe
furent soumis aux règlements encore en usage de nos jours.
- Lorsque Casanova, au milieu du XVIIIe siècle, se
rendit aux
bains publics de Berne, il fut certes surpris quand on l'invita
à choisir une servante parmi plusieurs jeunes femmes et
quand
il apprit que ces filles étaient, à tout point de
vue,
à la disposition des baigneurs. Il est clair que cette
classe
d'établissements était déjà
devenue rare,
bien qu'on doive ajouter que les coutumes décrites par
Casanova ont existé à Budapest et à
Pétersbourg presque jusqu'à nos jours.
- Les grands
bains
publics européens sont depuis longtemps au-dessus de tout
soupçon à cet égard (quoique les
pratiques
homosexuelles n'y soient pas rares). D'autre part, on a reconnu
l'action stimulante très puissante que plusieurs sortes de
bains chauds peuvent avoir sur le système nerveux, et les
malades qui ont recours à ces bains dans un but
thérapeutique sont prévenus contre cette sorte de
tentation.
- La lutte de jadis à propos des maisons de bains a
été en partie transmise aux maisons de massage.
Le
massage est un stimulant très puissant pour la peau et pour
la
sexualité : il agit par friction au lieu d'agir surtout par
la
chaleur. Mais le massage n'a pas encore acquis la situation
régulière qu'ont conquise les
établissements de
bains. Le massage est, tout comme le bain, une méthode
hygiénique et thérapeutique pour influencer la
peau et
les tissus sous-cutanés. A côté de ses
avantages,
le massage possède des désavantages connexes dans
sa
tendance à affecter la sphère sexuelle. Cette
influence
peut se faire sentir chez les deux sexes, mais elle est
peut-être plus marquée chez les femmes.
- Jouin (Cité dans le Journal de
Médecine, 23 avril
IS93.) a découvert que sur 20 femmes
traitées
à l'aide du massage, et au sujet desquelles il fit une
enquête, 14 déclarèrent ressentir des
sensations
voluptueuses ; 8 de ces femmes appartenaient à des familles
respectables, les 6 autres appartenaient au demi-monde, et celles-ci
fournirent des détails précis. Jouin parle
à ce
propos des aliphes de Rome. Il est inutile d'ajouter que le massage
gynécologique, introduit récemment par le
professeur de
gymnastique suédois Thure-Brandt, et impliquant la friction
et
le pétrissage prolongés des régions
pelviques
« la pression glissante du vagin », etc. (G.
de Frumerie, Massage gynécologique, 189), ne
peut
manquer dans beaucoup de cas de stimuler l'émotion sexuelle,
quelle que soit la valeur thérapeutique du
système.(Eulenburg, Sexuale
Neuropathie, p.
78, remarque que pour l'anesthésie sexuelle de la femme, le
système de massage de Thure-Brandt peut «
naturellement
» être recommandé).
- On me
dit qu'à
Londres et ailleurs les établissements de massage sont
fréquentes parfois par des femmes qui cherchent dans le
massage des régions génitales un soulagement
sexuel.
»
-
Chapitre
V
-
Récapitulation.
- - L'importance fondamentale du toucher. La peau
comme source de
tous les autres sens.
- « Le sens du toucher est tellement
répandu sur la peau
tout entière, et à des degrés et sous
des formes
si variés; il est d'autre part si bien l'alpha et
l'oméga de l'amour que ce sujet n'a pu être
traité que d'une manière fragmentaire.
- La peau
est le
champ archéologique de l'expérience humaine et
pré-humaine, la base sur laquelle toutes les formes de
perception par les sens se sont élevées ; et,
comme la
sensibilité sexuelle est parmi les plus anciennes de toutes
les formes de sensibilité, l'instinct sexuel est
nécessairement, dans ses grandes lignes, une forme
légèrement modifiée de la
sensibilité
tactile générale.
- Ce caractère
primitif de la
grande région de la sensation tactile, son vague et sa
diffusion, la nature comparativement non intellectuelle autant que
non esthétique des conceptions mentales s'élevant
sur
la base tactile, fait qu'il est difficile de traiter de la
psychologie du toucher. Mais les mêmes qualités
servent
beaucoup à renforcer l'intensité
émotionnelle
des sensations cutanées.
- Ainsi, de toutes les grandes
régions des sens, celle du toucher est en même
temps la
moins intellectuelle et la plus émotionnelle. Ces
qualités, ainsi que leur association intime et primitive
avec
l'appareil de tumescence et de détumescence, font du toucher
la voie la plus appropriée et la plus puissante par
où
la sphère sexuelle soit abordable.
- En analysant les
phénomènes de la sensibilité tactile,
la
réaction au chatouillement a été
choisie pour
une raison spéciale, parce qu'elle est une sorte de
sensation,
basée sur des réflexes qui se
développent
déjà avant la naissance, et très
intimement
liée aux phénomènes sexuels. C'est
pour ainsi
dire un jeu de tumescence, où le rire survient comme un jeu
de
détumescence. Elle conduit aux
phénomènes plus
sérieux de tumescence, et elle tend à
disparaître
après l'adolescence, à la période
où
commencent, normalement, les rapports sexuels. Ce point de vue de la
sensibilité au chatouillement comme d'une sorte de pudeur de
la peau, pudeur qui existe seulement pour disparaître, doit
être regardé comme l'un de ses aspects.
- Cette sensibilité a sans doute pris racine en
dehors de la
sphère sexuelle, et elle peut avoir une utilité
protectrice chez le jeune animal. L'empressement avec lequel la
sensibilité tactile prend un caractère sexuel et
forme
des canaux réflexes de communication avec la
sphère
sexuelle véritable est illustré par l'existence
de
certains foyers secondaires, qui ne sont inférieurs en
excitabilité sexuelle qu'à la région
génitale.
- Nous avons vu que les principaux d'entre ces
foyers
sont situés dans les régions orificielles,
où la
peau et la membrane muqueuse se rencontrent, et que le contact
prolongé de deux orifices quelconques de deux personnes de
sexe différent, sous des conditions favorables, peut
produire
un degré très intense
d'éréthisme sexuel
: c'est un phénomène normal, pour autant qu'il
forme
une phase de la tumescence, et non une méthode pour obtenir
la
détumescence.
- Le baiser est un exemple typique de ces
contacts, tandis que le sein présente un
intérêt
spécial, parce que nous sommes ainsi à
même
d'établir une relation intime entre la psychologie de la
lactation et la psychologie de l'amour sexuel.
- La
sensibilité
extrême de la peau, la promptitude avec laquelle sa
stimulation
se reflète sur la sphère sexuelle sont clairement
démontrées par cette étude. Nous
comprenons
mieux ainsi une controverse très ancienne : la lutte morale
au
sujet du bain.
- Le culte excessif de la pureté a eu de tout
temps une tendance à produire une stimulation excessive de
la
sphère sexuelle. Les ascètes chrétiens
étaient donc entièrement justifiés, de
leur
point de vue, en s'opposant au bain et en prônant,
directement
ou indirectement, la malpropreté physique. Mais s'il y a eu,
dans le passé, une tendance générale
à
associer le culte de la pureté physique avec la licence
morale, et s'il y a des motifs suffisants pour un tel rapport, il est
important de rappeler que ce n'est pas un rapport fatal et
inévitable. Une personne scrupuleusement propre n'est
d'aucune
façon vouée nécessairement
à la
débauche ; une personne physiquement malpropre n'est pas
nécessairement pure d'un point de vue moral.
Après
avoir éliminé certaines formes du bain, qui
doivent
être regardées comme des incontinences
plutôt que
comme des nécessités hygiéniques
quelques vertus
thérapeutiques qu'elles puissent posséder, nous
avons
éliminé les rapports les plus violents du bain et
de
l'impulsion sexuelle.
- Les exigences de la pureté physique
deviennent aujourd'hui tellement impératives, dans l'opinion
générale, que les risques infimes qui en peuvent
dériver pour la pureté morale sont constamment et
sagement négligés ; les traditions immorales du
bain
appartiennent de nos jours, pour la plupart, au passé.
»
- Le toucher -
chapitre I .
Le toucher
- chapitre II . Le toucher - chapitre
III . Le
toucher - chapitre IV et V .
- Le
toucher - appendice
A
- Éditique : Dr Lucien Mias - 22 juin 2009
- Retour au Grenier à texte